JEAN GAUDREAU

Sur le fil du faire


Par Michel BOIS (Journal Le SOLEIL, Cahier ARTS, 3 Mai 2003)


Après celui de la danse, l'univers du cirque s'impose de plus en plus dans les tableaux de Jean Gaudreau. Tel un acrobate, le peintre s'abandonne aux ballets d'une peinture aé­rienne dont les chorégraphies sont des hom­mages à la lumière, aux envolées dans le ciel et à l'élan de la création qu'il veut nous faire partager de l'intérieur.

Je m'intéresse à la peinture de Jean Gaudreau pour deux raisons. La première, c'est parce que pour renouveler son art, il n'hésite pas à gifler tous les dé­mons de sa peinture dans un tourbillon incessant. La deuxième est attribuable au fait que depuis la fin des an­nées peace and love, il arrive à vivre de son art (modeste­ment), c'est-à-dire de la vente de ses tableaux qu'on retro­uve en galerie du côté de Québec, Montréal, Toronto, Van­couver et dans la grosse pomme qu'est Manhattan.

Pour l'exposition Lieux magiques en cours à la galerie Lacroix, Gaudreau présente des toiles dans la lignée de cel­les exposées au siège social international du Cirque du So­leil, dont il est en ce moment le peintre chouchou. Eclecti­ques tant par la diversité de ses techniques que par la variété des mises en image, ses tableaux les plus récents ne se traduisent pas seulement par les contrecoups d'une ges­tualité de choc, mais par l'énergie, le mouvement prompt et vivace d'un coup de pinceau vigilant qui cherche à saisir dans toute leur témérité la silhouette de personnages vire­voltant dans un magma de couleurs en fusion.

À partir du hasard de grandes taches noires et d'écla­boussures d'acrylique autour desquelles se déchirent en souffrance les rouges, les jaunes, les safrans, les violets, l'or, Gaudreau, muni de craies à l'huile, balafre ses toiles encore fraîches des sillons d'une sorte de géométrie inven­tée. Ainsi pour cette exposition en est-il arrivé à conférer à ses compositions une résonance nouvelle, toute person­nelle. Ce qui devrait réjouir certains critiques lui ayant re­proché par le passé de se complaire dans la gestualité des automatistes qui, aujourd'hui, soit 50 ans plus tard, se ré­vèle sans grande surprise.

Aussi peut-on affirmer que l'art de Jean Gaudreau n'est plus seulement la conséquence d'une gestualité intuitive, mais le résultat d'une recherche formelle où à l'équilibre géométrique s'ajoute toujours cette fascination pour la ma­gie des espaces que seule la peinture peut rendre.

Pareil à ces acrobates tourbillonnant longuement avant de venir plonger à l'intérieur même du tableau se fracassant tout en tonalités, on reconnaît ici la marque de celui dont l'élan créateur l'amène toujours plus loin au-dessus du vide de la toile blanche, sur le ID ténu de sa propre créativité.